Ahmed Sefrioui , né à Fez, au Maroc, en 1915,  raconte dans son livre :  La Boite à merveilles, des souvenirs d’enfance parmi lesquels on peut citer cette séance au bain maure (hammam) qui  laissa de pénibles souvenirs dans la mémoire du jeune garçon.

 

                                                                         Au bain maure.

 

   Je crois n'avoir jamais mis les pieds dans un bain maure depuis mon enfance. Une vague appréhension1 et un sentiment de malaise m'ont toujours empêché d'en franchir la porte. À bien réfléchir,  je n'aime pas les bains maures…

 

  Dès notre arrivée, nous grimpâmes sur une vaste estrade couverte  de nattes2. Après avoir payé soixante –quinze centimes à la caissière, nous commençâmes notre déshabillement…

 

   Je me sentais plus seul que jamais. J'étais de plus en plus persuadé que c'était bel et bien l'Enfer. Dans les salles chaudes, l'atmosphère de vapeur, les personnages de cauchemar qui s'y agitaient, la température finirent par m'anéantir3. Je m'assis dans un coin, tremblant de fièvre et de peur. Je me demandais ce que pouvaient bien faire toutes ces femmes qui tournoyaient partout, couraient dans tous les sens, traînant de grands seaux de bois débordants d'eau bouillante qui m'éclaboussait au passage. Ne venaient-elles donc pas se laver ?

 

… Ma mère fendit4 sur moi. Elle me plongea dans un seau d'eau, me couvrit la tête d'une glaise odorante et malgré mes cris et mes larmes me noya sous un flot d'injures et de feu. Elle me sortit du seau, me jeta dans un coin comme un paquet, disparut de nouveau dans un tourbillon. Mon désespoir dura peu, je plongeai la main dans le seau à provisions et je pris un œuf dur, gourmandise dont j'étais particulièrement friand. Je n'avais pas encore fini d'en grignoter le jaune que ma mère réapparut de nouveau, m'aspergea alternativement d'eau bouillante et d'eau glacée, me couvrit d'une serviette et m'emporta à moitié mort à l'air frais sur l'estrade aux baluchons5. Je l'entendis dire à la caissière :

 

— Lalla Fattoum, je te laisse mon fils, je n'ai pas eu encore une goutte d'eau pour me laver.

Et à moi :

— Habille-toi, tête d'oignon. Voici une orange pour t'occuper.

 

   Je me trouvai seul, les mains croisées sur mon ventre en flammes, plus bête que jamais au milieu de toutes ces inconnues ... J'attendis sur l'estrade jusqu'au soir. Ma mère finit par venir me rejoindre, l'air épuisé, se plaignant de violents maux de tête.

 

                              Ahmed Sefrioui.  La boîte à merveilles, Paris. Le Seuil 1954, pages 11-14.

 

1. Crainte, inquiétude. 2. Tapis comme on trouve dans les mosquées. 3. Affaiblir 4. Vint sur lui. 4. Petits paquets.

 

 

 

Questions.

 

1. Le bain maure : Expliquez l’importance de ce souvenir d’enfance pour Ahmed Sefrioui le narrateur ?

 

2. Qu’est – ce qui l’a poussé à dire que le bain maure était  « bel et bien l’enfer » ?

 

3. Relevez dans le passage deux procédés d’écriture employés par le narrateur en nous racontant ce souvenir d’enfance ? Expliquez l’effet de sens dû à l’emploi de chacun.           

 

                                                                                                ( 2pts pour chaque question )

 

Langue.

 

1. Malgré le caractère grave, critique de la situation, le narrateur emploie dans sa narration un certain vocabulaire comique : Relevez en ce sens dans le texte une expression familière qui fait rire.                                                                                                             (0.5 point)                                                                                      

 

2. Expliquez pourquoi le narrateur, emploie, dans ce texte,  le présent dans le premier paragraphe, le passé simple et l’imparfait dans le récit qui suit.                               (1.5 point )         

 

3. Pour quelle raison,  d’après vous, le narrateur a – t – il inséré ce discours direct dans le récit :  « Lalla Fattoum, je te laisse mon fils, je n'ai pas eu encore une goutte d'eau pour me laver. »  Transposez ces paroles de la mère au discours indirect. Quel changement apporte cette transposition dans la narration?                                         ( 2 points )                                                                                                                                                                        

 

 

Essai.

 

  Chevalier de MÉRÉ a dit dans Maximes, sentences et réflexions morales et politiques / Paris, E. du Castin 1687 (69 p.31) « Le souvenir des maux est agréable à ceux qui les ont passés ». Partagez vous son opinion ? Développez votre point de vue en vous appuyant sur des arguments et des exemples inspirés de vos lectures ou de votre expérience personnelle.    

 

( Maux = pluriel de mal / Les ont passé = Ont laissé les maux derrière eux )    ( 10 points)                                                                             

 

 

Correction  du devoir.                                          

 

I. Compréhension.

 

1. Le bain maure rappelle à Sefrioui  une expérience qu’il ne veut pas recommencer,

 réitérer, c'est pour cela  qu'il ne va plus à ce lieu. « Je crois n'avoir jamais mis les pieds dans un bain maure depuis mon enfance ». Tout cela montre l'importance de ce souvenir dans sa vie.

 

2. On peut affirmer que le bain maure constitue un mauvais souvenir pour le narrateur car il a assuré que « c’ était "bel et bien l'enfer", c'était une atmosphère chaude et humide avec des personnages de cauchemar, ce qui le faisait trembler "de fièvre et de peur" et l'eau bouillante et l'eau glacé qui étaient versées sur lui de manière qu'il sortait " à moitié mort" à l'air frais. Même  "son ventre [ était ] en flammes"…

 

3.  En nous racontant ce souvenir d'enfance, le narrateur emploie le procédé de la métaphore  ""c'était bel et bien l'enfer" pour nous faire comprendre que le bain maure est pour lui un lieu de torture atroce, de souffrance insupportable …et celui de la comparaison " me jeta dans un coin comme un paquet" pour signifier qu'il était bien malmené, négligé que la mère n'avait aucun respect pour sa personne, aucune pitié à son égard …

 

Langue.

 

1. Sefrioui se rappelle toujours / Il n’oublie jamais.

2. Je me demandais :  «  Que peuvent bien faire toutes ces femmes qui tournoient partout, courent dans tous les sens ? »

 

À part les marques formelles ( ..), le discours permet d’actualiser la scène et de la faire revivre comme si elle était présente sous nos yeux, alors que le discours indirect intègre les paroles au récit et nous fait sentir la présence du narrateur.

 

Essai.

 

Discuter et corriger l'essai d'un élève.

 

 

 

 

 

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