Assia DJEBAR est une historienne, romancière et cinéaste algérienne. Dans le roman  « l'Amour, la Fantasia », elle évoque son passé, celui d’une fillette arabe dont le père était instituteur à l'école française.

 

                                                       Souvenirs de famille.

 

     Ma mère, comme toutes les femmes de sa ville, ne désignait jamais mon père autrement que par le pronom personnel arabe correspondant à " lui "- Ainsi, chacune de ses phrases, où le verbe, conjugué à la troisième personne du masculin singulier, ne comportait pas de sujet nommément désigné, se rapportait-elle naturellement à l'époux. Ce discours caractérisait toute femme mariée de quinze à soixante ans, encore que sur le tard1 le mari, s'il était allé en pèlerinage à la Mecque, pouvait être évoqué par le vocable de "Hadj".

     Très tôt, petits et grands, et plus particulièrement fillettes et femmes, puisque les                                                                         conversations importantes étaient féminines, s'adaptaient à cette règle de la double omission                                                             nominale des conjoints.

    Après quelques années de mariage, ma mère apprit progressivement le français. Propos hésitants avec les épouses des collègues de mon père; ces couples pour la plupart étaient venus de France et habitaient, comme nous, le petit immeuble réservé aux enseignants du village.

   Je ne sais exactement quand ma mère se mit à dire: "mon mari est venu, est parti... je demanderai à mon mari", etc. Je retrouve aisément le ton, la contrainte de la voix maternelle; le tour scolaire des propositions, la lenteur appliquée de l'énonciation sont évidents, bien qu'en apprenant ainsi sur le tard le français, ma mère fit des progrès rapides. Je sens pourtant, combien il a dû coûter à sa pudeur de désigner, ainsi directement, mon père.   

   Une écluse2 s'ouvrit en elle, peut-être dans ses relations conjugales. Des années plus tard, lorsque nous revenions, chaque été, dans la cité natale, ma mère, bavardant en arabe avec ses sœurs ou ses cousines, évoquait presque naturellement, et même avec une pointe de supériorité, son mari : elle l'appelait, audacieuse nouveauté, par son prénom! Oui, tout de go3, abruptement allais-je dire, en tout cas ayant abandonné tout euphémisme4 et détour verbal. Avec ses tantes ou ses parentes plus âgées, elle revenait au purisme traditionnel, par pure concession cette fois: une telle libération du langage aurait paru, à l'ouïe des vieilles dévotes, de l'insolence ou de l'incongruité5 ...   

  Des années passèrent. Au fur et à mesure que le discours maternel évoluait, l'évidence m'apparaissait à moi, fillette de dix ou douze ans déjà: mes parents, devant le peuple des femmes, formaient un couple, réalité extraordinaire.

                                                                              Assia DJEBAR, L'Amour, la Fantasia  (1985)

 

1. À l’âge adulte (ou  vieux)  2. En elle, c’est comme une porte qui s’ouvre pour libérer toute l’eau retenue. 3. Di- rectement. 4. Parler en évitant de blesser ou choquer. 5. La parole ou l’action déplacée, contraires aux usages.

 

Compréhension.

 

1.  D’après sa façon de désigner son mari auprès des autres femmes, nous constatons trois étapes dans l’évolution de la mentalité de la mère : Quelles sont ces trois étapes ? En quoi consiste l’évolution de la mentalité de la mère ?                                                                                                                     (3points)

 

2. Qu’est – ce qui est à l’origine de cette évolution de la mentalité de la mère d’après ce texte ? (2points)

 

3. En écrivant la dernière étape de cette évolution de la mentalité de la mère, la narratrice emploie dans la phrase tracée du texte un procédé d’écriture : Quel est ce procédé ? Expliquez ce que la narratrice veut dire en l’employant.                                                                                                                         (2points)

 

 

Langue.

 

1. Complétez les pointillés par les expressions qui conviennent :

 

Assia Djebar ……des souvenirs d’enfance. Ces souvenirs sont toujours …..….dans sa mémoire. (1point)

 

2. a) Mettez cette phrase du texte au discours indirect en commençant par : Je ne savais…

 

 Je ne sais exactement quand ma mère se mit à dire: "mon mari est venu, est parti... je demanderai à mon mari"

 

    b) Quelles différences  y – a – t - il entre les deux  discours (direct et indirect) ?                        (2points)

 

 

Essai.

 

  Certaines personnes nostalgiques affirment que les femmes d’autrefois étaient mieux éduquées, plus respectueuses. Partagez – vous leur opinion ? Appuyez votre point de vue par des arguments et des exemples. 

 

                                                                                                                                               (10 points)               

 

    

                                                                                                                                                                        Correction du devoir.

 

Compréhension.

 

1.   D’après sa façon de désigner son mari auprès des autres femmes, nous distinguons trois étapes dans l’évolution  de la mentalité de la mère : D’abord elle est pudique, conformiste, respectueuse  des habitudes et des traditions des familles conservatrices algériennes. Donc elle ne peut faire allusion  directe à sa relation intime avec son époux. Donc, par  « détour verbal »,  par  « euphémisme » elle emploie le pronom personnel « lui » pour le nommer auprès des autres femmes. Ensuite , nous constatons chez elle un certain relâchement. Avec lenteur et contrainte, elle parvient à le désigner par « mon mari » en parlant aux femmes des collègues. Cela montre une certaine ouverture de l’esprit. Enfin, elle abandonne toute retenue, tout « purisme traditionnel ». Elle devient tout à fait audacieuse, s’exprime librement en évoquant sa relation conjugale, elle l’appelle par son prénom sauf devant les personnes très âgées par concession.

 

2. Cette évolution de la mentalité de la mère est due surtout à son ouverture sur la civilisation occidentale. En effet, en fréquentant des collègues de son mari, elle a été obligée en quelques sorte d’imiter leur mode de vie, d’adopter leur façon de parler, d’apprendre le français, d’y faire des progrès rapides.  Bref, sous leur influence, elle a été contrainte de désigner de façon plus directe son mari.

 

3. En décrivant la dernière étape de cette évolution de la mentalité de la mère, la narratrice emploie dans la phrase tracée du texte le procédé de la métaphore. Grâce à l’image de l’écluse qui s’ouvre, elle nous signifie que sa mère, après des années de rigidité, de conservatisme, elle abandonne toute retenue verbale, elle s’exprime tout à fait librement et naturellement en évoquant sa relation conjugale et son époux. Cela traduit son émancipation, son affranchissement de tous les préjugés et d toutes les contraintes sociales.

 

 

Langue.

 

1.  Évoque …gravés.

 

2. Je ne savais exactement quand ma mère se mit à dire que son mari était venu, était parti, qu’elle demanderait à son mari.

Discours direct : fidélité aux paroles, vivacité, émotion, expressivité, effacement du narrateur ….

Discours indirect : intégration des paroles dans le récit, présence du narrateur …

 

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